Il y a 11 ans AZF

Publié le par les gobelins

Avertissement ami lecteur, aujourd'hui les gobelins n'ont pas de bonnes blagues de derrière les fagots, pas d'aiguille, de costumes, mais à la place il t'offre un beau morceau de cervelle de gobelin de la région de la mémoire...S'ils pouvaient s'en débarasser d'ailleurs... Mode catharsis on.

 

AZF 21 septembre 2001

 

Vendredi 21 septembre 2001. Une journée comme les autres à Toulouse, il fait chaud, le week-end pointe déjà le bout du nez.


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Comme les autres? Pas tout à fait chacun garde à l'esprit les récents attentats de New-York a fortiori dans notre classe de prépa aux grandes écoles économiques et littéraires; le sujet fait débat, on décortique sous tous les angles les failles de la sécurité occidentale. On compare, on analyse, bref on étudie la question.

 

J'ai 18 ans, j'écoute d'une oreille un cours d'économie en musardant à la fenêtre, ma place préférée, quelques heures encore et je retrouve ma meilleure amie, nous irons passer un casting. Un destin qui va changer, je rêve, des talons haut et une jolie robe dans mon sac d'étudiante.


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Nan mais sans rire j'aurai pu non? bon passons.

 

10h 17, une première déflagration terrible, les fenêtres vollent en éclats. Une grue qui s'abat sur le bâtiment, voilà ce à quoi je pense. Sans savoir comment je me retrouve à courir dans les couloirs, les salles vomissent des élèves terrifiés, certains hurlent d'autres se moquent mais tous courent.


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Dans la cour, une seconde déflagration, des sirènes, un hélicoptère sans doute le hasard. Soudain tout est limpide c'est la guerre, les twins Tower n'étaient qu'un prélude, les islamistes ont déclaré la guerre à l'occident.

En quelques secondes mon univers s'écroule, je me presse contre une amie tout aussi effarée que moi. Elèves et professeurs s'égaillent par les portes restées ouvertes. Je suis terrifiée et je ne sais pas quoi faire, et si d'autres bombardements avaient lieu, où aller et comment? Je suis à 10 km de chez moi.

 

On referme les portes, les quelques responsables restants nous dirigent vers les caves du lycée, un endroit sinistre mais cloitré qui d'habitude nous sert à plancher durant 6h sur nos galots d'essais.

 

L'hystérie devient collective.


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Des bribes de nouvelles nous parviennent: AZF, attentat, Gaz Sarin.

Une fille dont le père travaille là bas se met à hurler, je me met à pleurer , mon père, ma mère, mon frère, ma famille toute entière est là bas, dans la zone rouge. Je suis bien placée pour le savoir, j'ai vu la carte, en cas d'explosion nous sommes les premiers à évacuer, des masques à gaz prennent la poussière quelque part dans un placard.

J'espère qu'ils ont eu le temps de les sortir, que les immenses vitres des salles de cours ne sont pas tombées sur mon frère, que Papa n'était pas dans son bureau, que Maman était sortie promener notre chien....


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J'espère, car je n'ai plus que ça, les lignes de téléphone sont saturées, mon tout nouveau portable ne me sert à rien, il nous est interdit de sortir, nous devons nous confiner le plus possible. Je suis coincée. Mes camarades de classe sont là mais je suis seule avec ma peur. Le gaz est réputé mortel, la conviction que nous vivons nos derniers instants fait route dans l'esprit de tous, certains forcent le passage pour rejoindre leurs familles.

....

J'ai passé trois heures d'enfer, avec la certitude que tout était fini, pour mes proches, pour moi.

J'ai mesuré l'étendue de mon impuissance.

...

Ma mère au téléphone, le soulagement est si puissant que j'ai envie de vomir.

 

Ce jour là toute une ville a vécu AZF, pleuré ses disparus, demandé des coupables.

 

Rapidement c'est devenu une bonne anecdote à raconter, "et tu sais pas quoi, AZF j'y étais, et bien figure toi..."


 

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Pas pour moi. Jusqu'à présent je l'ai peu racontée. Je me suis dit qu'après tout j'avais de la chance, qu'en 1940 les sirènes ne s'étaient pas arrêtées sur un accident industriel, que partout dans le monde cette peur animale durait des mois pour des milliers de gens.


Seulement elle ne s'est pas vraiment arrêtée, elle est restée tapie, je n'ai plus jamais cherché à passer un casting, dans une gare ou un aéroport je repère en premier lieu les sorties de secours, je ne supporte pas un concert plus de 20 mn, trop de monde, je n'ai pas confiance dans la foule, pas plus que dans les autorités...et surtout ne me dites pas que tout va bien se passer parceque le risque est minime ou contrôlé!

 

Les avions ça ne tombe pas?  et les usines chimiques ça explose pas peut être? 

 

Pourquoi je vous raconte ça? Comme ça, c'est mon, blog après tout, tu voulais quand même pas que je publie un bouquin? 

Pourquoi 11 ans après? Parceque c'est le temps qu'il m'a fallu pour me rendre compte à quel point cet évènement faisait partie de moi et m'avait définie.

Essaye de partir en voyage sans me donner de nouvelles pour voir!


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Pandora 25/09/2012 22:41

maintenant que je t'ai lue et après en avoir un peu parler toutes les deux je me rend compte à quel point c'était une expérience traumatisante. Tu as vécue une journée d'horreur et tu as survécue.
Bravo Miss tu es bien plus forte que tu ne le crois ;-)

Liette 24/09/2012 22:56

Bon, ça n'est pas encore définitif, mais c'est déjà ça : http://fr.news.yahoo.com/prison-pour-lex-directeur-dazf-qui-ira-en-152534395--finance.html

Liette 23/09/2012 16:30

Chaque jour, tu acquiers davantage de courage et de confiance en toi, refusant de te laisser définir par les épreuves que tu as vécues. Tu as trouvé et construit une vie qui te va tellement bien...
Tu es heureuse, ça se voit, et ça fait chaud au coeur de partager cela avec toi.

elemm 22/09/2012 16:58

Dire a du bon... Un certain Cyrulnik dit que ce qui permet de dépasser les événements traumatiques vécus, c'est d'y donner du sens et de recréer du lien avec ceux qui, eux, n'ont pas été victimes.
J'étais à Toulouse aussi mais je n'ai rien vécu de tel. La panique indicible, le sentiment de mort imminente, je ne l'ai pas connu. Les mots que tu nous donne aujourd'hui pour comprendre
l'événement vu à travers tes yeux, nous donnent accès au lien. Pour comprendre pourquoi toi, tu t'es sentie survivante (avec tout ce que ça entraîne d'angoisse). Merci pour ce courage, c'est en
affrontant les démons à haute voix qu'on leur montre qu'ils ne sont pas les plus forts!!! Bravo et pour finir, s'il est vrai que nous finirons tous par mourir, nous avons d'abord tout à vivre, et
c'est ça le plus important. Gros bisous!!!!

oliviane 22/09/2012 09:08

Merci de nous avoir fait la confiance de nous raconter cela.
Je pleure en te lisant...Je comprends si bien, moi qui est tremblé pour mon fils soldat et qui tremble encore si souvent devant la folie des hommes. Comme dirait Goldmann : " qu'on nous épargne à
toi et moi si possible très longtemps, d'avoir à choisir un camp"